La CIA, le 11-Septembre et la hausse du trafic d’héroïne au Canada

U.S. War In Afghanistan Drags On, As Withdrawal Date Nears

KANDAHAR, AFGHANISTAN – 5 AVRIL 2013 : « Un soldat du 6e Kandak (bataillon) de l’Armée nationale afghane marche à travers un champ de pavot durant une opération conjointe avec le 1er Bataillion, 36e Régiment d’infantrie de l’armée américaine, près d’un avant-poste de Pa’in Kalay le 5 avril 2013 dans la province de Kandahar, district de Maiwand en Afghanistan. » Matthieu Aikins, Afghanistan: The Making of a Narco State, Rolling Stone, 4 décembre 2014. Photo: Andrew Burton/Getty

Lorsque l’on devient agent d’infiltration, on rejoint la mafia gouvernementale dont le baron, le parrain, est la CIA. – Michael Levine, ancien agent d’infiltration de la Drug Enforcement Administration (DEA) à l’émission Montel, fin des années 1990 (à 5:30)

L’opération afghane [1979-1992] est la plus importante de l’histoire de la CIA […] dans tous les sens du terme, incluant le fait qu’ils ont laissé derrière eux le plus important réseau de trafic d’héroïne. – John R. Stockwell, ancien agent de la CIA, à l’émission Alternative Views, le 16 février 1989 (à 4:07)

Depuis l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis et l’OTAN en 2001, la production d’opium en Afghanistan connait des jours de gloire aux conséquences funestes. Selon le plus récent Rapport mondial sur les drogues de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, la consommation d’héroïne, dérivée de l’opium, est en « forte augmentation » en Amérique du Nord, tout comme la mort que la fleur du mal sème dans son sillon.

Certains éléments portent à croire que la consommation d’héroïne serait actuellement en pleine recrudescence dans certains pays où elle était auparavant en recul. L’usage d’héroïne a augmenté en Amérique du Nord ces 10 dernières années, ce qui s’est traduit par une augmentation du nombre de décès liés à cette substance. (Rapport mondial sur les drogues de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, p. xii. Ce rapport de 16 pages est un résumé du rapport en anglais de 174 pages.)

En 2010, Postmedia rapportait que le Canada était « inondé d’héroïne et d’héroïnomanes » et notait qu’après un déclin dans les années 1990, « l’héroïne et les opiacés ont connu une étonnante recrudescence ». Aux États-Unis, les décès par overdose d’héroïne ont plus que triplé […] entre 2010 et 2014 pour atteindre des niveaux records, selon un administrateur de la DEA. En 2016, Vice News qualifiait notre époque d’« âge d’or du trafic de drogue » et soulignait l’échec total des mesures préconisées jusqu’à présent pour lutter contre ce fléau, soit réduire l’offre en s’attaquant à la « culture illicite, la production, la fabrication et au trafic » des substances illégales.

Le marché canadien des opiacés est exceptionnel. Selon l’ONU, le Mexique, la Colombie et le Guatemala fournissent les marchés nord-américains, à l’exception du Canada, dont les opiacés proviennent majoritairement de l’Afghanistan. Pourquoi cette exception? On l’explique pas.

Un an avant l’invasion américaine, l’Afghanistan avait pratiquement éradiqué sa production d’opium. Après un an d’occupation militaire, la culture d’opium reprenait de plus belle et briserait des records en 2007, en 2013 et en 2014 comme le démontre la zone bleu pâle du tableau. Cette invasion des États-Unis et de l’OTAN, à laquelle a participé le Canada de 2001 à 2014, a marqué le début d’une longue période florissante pour les trafiquants de drogue et la naissance d’un narco-État : l’Afghanistan est aujourd’hui le plus important producteur d’opium de la planète, responsable de 70 % de la production mondiale.

Il est extrêmement difficile de comprendre comment les talibans ont réussi en un an à pratiquement éradiquer la culture de l’opium, alors qu’une alliance militaire de plusieurs pays a non seulement lamentablement échoué à cette tâche, mais a produit exactement l’effet contraire, une alliance de pays membres de l’ONU, qui réitérait en 2016 son « engagement inébranlable » envers la lutte contre la culture de substances illégales.

Radio-Canada t’explique

En 2009, Radio-Canada interviewait Guillermo Aureano, chercheur associé au Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale de l’Université de Montréal, lequel se penchait sur « la difficile lutte contre l’opium », une lutte qui, pour employer une expression d’Anglos que j’adore, avait pourtant semblé être « un pique-nique dans le parc » pour les talibans.

« Fin observateur du trafic d’opium, [Aureano] dresse un constat sombre et brutal de la situation en Afghanistan », nous explique Florent Daudens dans un article ironiquement assez superficiel de la section « En profondeur » où l’on n’apprend pas mal rien.

Comment le « fin observateur du trafic d’opium » explique-t-il la recrudescence de la culture de l’opium?

Devant cette question, Guillermo Aureano répond par une analyse brutale : « C’est le fiasco total de l’occupation ». (Florent Daudens, La difficile lutte contre l’opium, Radio-Canada.ca, 28 août 2009.)

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Un fiasco total? Comme le fiasco de la fameuse « guerre contre la drogue » menée par les États-Unis en Amérique latine et qualifiée de « vraie joke » par l’agent d’infiltration hautement décoré de la DEA, Michael Levine, une affirmation appuyée, entre autres, par Guillermo Terrazas Villanueva, porte-parole du gouvernement de l’État de Chihuahua au nord du Mexique, lequel déclarait à Al Jazeera en 2012 que la CIA et d’autres forces internationales « ne luttent pas contre les trafiquants de drogue, ils tentent plutôt de gérer le trafic de drogue »?

Et si l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan visait, entre autres buts inavoués, à contrôler de près ou de loin la production et le trafic d’opium, l’un des commerces les plus lucratifs au monde?

Encore des théories de conspiration?

Il est facile de tomber dans ce pathétique et simpliste piège argumentatif, puisque dans pratiquement tous les reportages maintream sur le sujet, un acteur important brille par son absence, un peu comme Voldemort, le Seigneur des ténèbres, Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom.

Lis ce qui suit, car la question se pose, sérieusement.

La CIA, « parrain de la mafia gouvernementale américaine »

Ceux qui font obstacle aux talibans sont ceux qui se font tuer par les Américains […] Les talibans sont une couverture pour le trafic de drogue […] c’est une mafia internationale avec les Américains à sa tête. – Ancien commandant afghan sur le terrain qui se battait contre les talibans avant l’intervention militaire de l’OTAN, Documentaire de RT, 19 octobre 2015, à 21:14

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Alfred McCoy

Si Radio-Canada a son « fin observateur du trafic d’opium », j’en ai plusieurs, à commencer par LE maître ultime en la matière, le professeur Alfred McCoy, auteur de The Politics of Heroin: CIA Complicity in the Global Drug Trade, « le premier livre prouvant la complicité du gouvernement américain et de la CIA dans le trafic international de la drogue ». Cette nouvelle édition du livre publié en 1972 comprend des « chapitres détaillant l’implication des États-Unis dans le trafic de narcotiques en Afghanistan et au Pakistan avant et après la chute des talibans ».

Alfred McCoy est professeur d’histoire à l’Université de Wisconsin-Madison et expert réputé du trafic de l’opium dans le tristement célèbre Triangle d’or (Laos, Birmanie, Thaïlande). En 2012 il a reçu la médaille Wilbur Lucius Cross de l’Université Yale, une « reconnaissance de la réussite dans le domaine de la recherche, de l’enseignement, de l’administration académique et du service public ».

Difficile de l’accuser d’être complotiste.

Alors, que dit McCoy?

Que la CIA protège les barons de la drogue depuis les débuts de la guerre froide, bref, depuis qu’elle existe :

L’on trouve dans tous les grands théâtres d’opérations clandestines de la CIA – qu’il s’agisse des Caraïbes durant l’opération des Contras, du Triangle d’or durant la guerre froide des années 1950 aux années 1970 et de la guerre du Vietnam durant sa dernière phase ou de l’opération afghane de 1979 à 1990 – là où ont lieu d’importantes opérations clandestines à long terme de la CIA, se forme également une sorte de zone où la loi n’est pas appliquée, laquelle se transforme rapidement en zone majeure de production illicite de narcotiques. (Alfred Mc Coy, This Morning with Paul DeRienzo, WBAI Radio, 4 octobre 2001)

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Ronald Reagan avec ses « combattants de la liberté » afghans en 1983

Dans un programme radio du 20 février 1992, McCoy citait en exemple l’émergence du Pakistan comme plaque tournante du commerce mondial de l’héroïne au début des années 1980, résultat de l’opération clandestine de la CIA en Afghanistan, l’opération Cyclone (1979-1992), laquelle consistait à armer et financer les moudjahidines afin de lutter contre le gouvernement socialiste de Kaboul et enliser l’Union Soviétique dans une guerre dévastatrice.

politics-of-heroinBien que la production d’héroïne au Pakistan et en Afghanistan ait été nulle au milieu des années 1970 – et cela est très clair, en 1981 le Pakistan était devenu le plus grand producteur d’héroïne au monde […] Cette région était donc productrice d’opium à l’époque, mais n’était ni un producteur, ni un consommateur d’héroïne. En 1981 toutefois, le procureur général des États-Unis a annoncé que le Pakistan était la source de 60 % de l’approvisionnement d’héroïne aux États-Unis. Le Pakistan avait capturé des parts encore plus grandes du marché européen, encore plus important que le marché américain.

La situation était, en outre, encore plus dramatique au Pakistan. En 1979, le Pakistan ne comptait aucun héroïnomane. En 1980, il en comptait 5000 et en 1985, selon les statistiques gouvernementales officielles, le Pakistan comptait 1,2 millions d’héroïnomanes.

Pourquoi?

Pourquoi le Pakistan, parti d’une position de non-participant, est-il devenu en l’espace de deux ans le principal producteur d’héroïne, la plaque tournante du trafic d’héroïne? Tout tourne autour de l’opération en Afghanistan. La plus importante et la plus longue opération clandestine menée par notre Central Intelligence Agency (CIA). (Alfred McCoy, Alternative Radio, 20 février 1992)

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« Héroïnomane vivant dans les zones tribales au nord-ouest du Pakistan, tenant son seul repas de la journée, un morceau de pain. L’argent qu’il fera à mendier sera dépensé sur sa dépendance. » Source et photo: William Plowman

En 2000, l’ONU estimait à 1,5 million le nombre d’héroïnomanes au Pakistan, le pays comptant le plus d’héroïnomanes au monde, ce qu’il demeure encore aujourd’hui, même si leur nombre a diminué, étant estimé à 860 000.

McCoy poursuit en expliquant que l’opération de la CIA, par le biais des services de renseignement Pakistanais (ISI), a fourni des armes et du financement clandestin aux moudjahidines, lesquels ont exigé par la suite de leurs partisans afghans qu’ils cultivent l’opium afin de les appuyer.

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Gulbuddin Hekmatyar

Sous la protection de la CIA et de l’ISI, l’armée pakistanaise et les moudjahidines ont mis sur pied des laboratoires d’héroïne à la frontière du nord-est entre le Pakistan et l’Afghanistan. Selon le Washington Post, en page un, de mai 1991 (sic), parmi les principaux fabricants se trouvait Gulbuddin Hekmatyar, à l’époque ministre des Affaires étrangères du gouvernement par intérim et le leader afghan ayant reçu quelque chose comme la moitié des 2 milliards de dollars en armes clandestines que les États-Unis avaient envoyées au Pakistan. 

Hekmatyar était notre homme. Il était celui que nous avions choisi. Nous l’avons sorti de l’obscurité la plus totale et avons fait de lui le plus puissant des moudjahidines. Nous lui avons remis une quantité d’armes d’une valeur de plusieurs milliards de dollars et il était parmi les plus grands fabricants d’héroïne responsables de cette transformation du Pakistan. (Ibid.)

Tous ces « détails » semblent avoir échappé au « fin observateur » radio-canadien il y a quelques années… ainsi qu’à tous les journalistes de Radio-Canada jusqu’à ce jour :

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Le 4 février dernier, Radio-Canada rapportait tout de même que l’ONU levait des sanctions contre le seigneur de guerre Gulbuddin Hekmatyar, suivant la signature d’un traité de paix avec le gouvernement afghan. Le texte est tellement court que je le reproduis ici en entier :

Cette levée intervient à la demande du gouvernement afghan qui a conclu en septembre un accord de paix avec Gulbuddin Hekmatyar et son mouvement Hezb-e-Islami. Les combattants du seigneur de guerre ont été accusés d’avoir tué des milliers de civils lorsqu’ils ont pilonné Kaboul en 1994 pendant la guerre civile. La levée des sanctions ouvre la voie à son retour dans la sphère politique afghane. (Avec Reuters) (Levée des sanctions de l’ONU contre un seigneur de guerre afghan, Radio-Canada.ca, 4 février 2017)

That’s it?

Ben oui!

Au moment où le Canada est inondé d’héroïne, majoritairement en provenance de l’Afghanistan,  Rad-Can, même « avec Reuters », n’arrive pas à t’écrire plus qu’un p’tit paragraphe insignifiant sur le bonhomme en omettant le plus important : que Hekmatyar, armé par la CIA, est devenu l’un des plus grands fabricants d’héroïne, qu’il a contribué à faire du Pakistan la plaque tournante du trafic d’héroïne dans les années 1980 et, en conséquence, le pays comptant le plus grand nombre d’héroïnomanes au monde.

Avec un service d’info public pareil, les héroïnomanes peuvent se piquer tranquille.

P.S. : Ne manque pas la suite! Ce texte n’est que le début d’une série de 3? 4? 12? Je l’ignore encore, car ce sujet crée chez moi une forte dépendance. J’ai 22 pages de notes et je garde le meilleur pour la fin.

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